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La Maison de Victor Hugo – Eros Hugo

Visite Maison de Victor Hugo Paris Place des Vosges

La semaine dernière, j’étais invitée à découvrir l’exposition « Eros Hugo » à la Maison de Victor Hugo à Paris. Non seulement l’exposition me tentait beaucoup, mais en plus je ne connaissais pas les lieux : je vous propose donc une double découverte à mes côtés ! Maison de Victor Hugo

En effet, l’appartement que Victor Hugo loua de 1832 à 1848, au 6, place Royale – aujourd’hui place des Vosges – a été aménagé de façon à nous faire parcourir sa vie en évoquant ses écrits à travers les meubles, objets et autres œuvres d’art lui ayant appartenu.

Allez zou, remontons le temps : déjà fort du succès d’Hernani et de Notre-Dame de Paris, Victor Hugo a trente ans lorsqu’il s’installe au 2e étage de l’Hôtel de Rohan–Guéménée avec femme et enfants. Dans ses salons, il y reçoit le gratin littéraire du moment : Lamartine, Dimas, Mérimée, Gautier et même Vigny ! Bien inspiré, il y écrit quelques-unes de ses œuvres majeures : MarieTudor, Ruy Blas, Les Chants du crépuscule, Les Voix intérieures, Les Rayons et les Ombres, une grande partie des Misérables, le début de La Légende des Siècles et des Contemplations. Au cours de cette période, il rencontre la torride Juliette Drouet, devient académicien, pair de France puis député, et perd sa fille Léopoldine qui se noie tragiquement peu après son mariage. Au coup d’état de Bonaparte en 1851, l’écrivain qui n’est plus dans les bonnes grâces du pouvoir s’exile à Guernesey où il passera 14 ans (oui, ça fait long !). Maison de Victor Hugo

1902, année du centenaire de la naissance de Victor Hugo, marque la fondation du musée à la suite de l’importante donation faite à la Ville de Paris par Paul Meurice, un ancien copain à lui. Très proche de la famille Hugo, il reconstitue avec eux la maison du grand homme, et la visite de l’appartement suit ainsi les trois grandes étapes qui articulaient sa vie : avant l’exil, pendant l’exil, depuis l’exil. Ce qui est particulièrement touchant, c’est de voir tous ces dessins, peintures, photographies, croquis, livres, manuscrits, et objets familiaux qui évoquent le quotidien du poète.

En plus de refléter l’extraordinaire diversité de l’œuvre de Hugo, la visite de l’appartement révèle une petite particularité que je n’aurai pas soupçonné : l’écrivain était un fana de déco ! Alors, pas du scandinave monochrome et épuré hein, non, tout l’inverse : des tentures murales imprimées en velours assorties au plafond, aux rideaux et au mobilier (oui), une avalanche de brocart, de la moquette à gogo, un SALON CHINOIS (oui !), des laques et mille autres babioles accrochées de-ci, de-là. Bref, rien à voir avec l’intérieur sérieux et austère auquel je m’attendais…

Le musée se partage entre l’appartement de Victor Hugo au second étage et un espace au premier étage dédié aux expositions temporaires. Il y en a d’ailleurs deux par ans : justement, nous en avons une à aller visiter !

Rien que le titre est prometteur : l’eros d’Hugo sera-t-il vulgaire ou céleste ? L’exposition permet de suivre chronologiquement cette double face dans la vie et l’œuvre de Victor Hugo, depuis la sensualité chatoyante des Orientales, la violence des passions dans les drames jusqu’aux transpositions mythologiques des grands textes.  Autour de ses œuvres sont présentées des sculptures de Pradier, de Rodin, des peintures de Böcklin, Cabanel, Chassériau, Corot, Courbet, des dessins et gravures de Boulanger, Ingres, Delacroix, Devéria, Gavarni, Guys, Rops, des photos de Félix Moulin, de Vallou de Villeneuve. Attention les enfants, c’est hot saucisse : quelques évocations de l’érotisme 19ème permettront de comprendre, a contrario, combien Hugo ne s’est ô grand jamais placé sur ce terrain-là. Maison de Victor Hugo

Pudique, Hugo l’est quand il célèbre dans ses écrits des amours idylliques, purs et chastes, comme celui de Cosette, mais aussi quand il réserve soigneusement à des publications posthumes les poèmes très sensuels écrits pour ses grands amours. Pudique également quand il s’interdit toute intrusion du côté de l’érotisme – fût-il littéraire – alors que le 19ème siècle autour de lui y verse sans se gêner (je vous épargne les détails, mais on savait manier la gravure à l’époque !). Si l’on sait combien la sexualité de Hugo fut prolifique, elle ne le fut sans doute guère plus que nombre de ses contemporains. Par contre, dans une tradition littéraire française qui voue au genre érotique un culte certain, le cas Hugo détonne : son œuvre reste extrêmement sage, sensuelle, certes, par moments, mais dépourvue de tout versant érotique – et pornographique encore moins. Pourtant, il a la réputation d’être un sacré coureur de jupon – il choure quand même la copine de son propre fils – et ce ne sont ni l’âge ni la gloire qui ont su réfréner ses ardeurs ou entamer la liberté d’aimer qu’il n’a eu de cesse de proclamer. Dans la vie, donc, l’excès, une joyeuse vitalité, un libertinage avoué ; dans l’œuvre, une pudeur presque jamais prise en défaut : en voilà un intéressant janus ! C’est cette double face, avers et revers d’une même médaille, que cette exposition explore. Maison de Victor Hugo

Victor Hugo et Adèle Foucher, qui se connaissent depuis l’enfance, se fiancent secrètement en 1819. Le jeune écrivain est tout l’inverse d’un gai luron : c’est un amoureux extrêmement sérieux, exigeant, grave et pudique – lui et sa fiancée arriveront tous deux vierges au mariage. Mais nul n’est dupe : sous cette cuirasse de rigueur bien pensante se cache l’être fougueux et passionné qu’il restera toute sa vie, et toc. Enfin pour l’heure, la bienséance, la morale et le conformisme l’emportent ; Hugo et Adèle se marient sagement et fondent une famille. L’image du couple uni et heureux accompagne le début de la carrière du jeune poète ; dans ses premiers romans imprégnés de fantastique, la femme aimée a vraiment une vie pénible et passe son temps à être poursuivie, enlevée, séquestrée et finalement sacrifiée. Trop sympa ! L’amour n’y est que passion, bras de fer perpétuel entre tentation et violence, mélange animal d’idolâtrie et d’avidité charnelle férocement contenue. Et dans presque tous les cas, le béguin n’est pas partagé (à l’instar des romans gothiques de la fin du 18ème et du début du 19ème), comme ce fut le cas pour la malheureuse Esmeralda pourchassée par un Frollo lubrique sans foi ni loi. Maison de Victor Hugo

Le recueil des Orientales (1829) et Hernani (1829) marquent un tournant dans la carrière d’Hugo : la poésie se féminise et s’intériorise, laissant le théâtre dévoiler la violence des passions. Dans l’art comme la vie, Hugo semble se libérer d’un carcan à la fois moral, esthétique et politique. Le couple reprend sa liberté, Adèle se rapproche de SainteBeuve et Victor Hugo commence une liaison avec Juliette Drouet. Sa vie intime est de plus en plus débauchée : ivre d’amour et de fesses, il court les bals, fréquente les actrices et les courtisanes, trompe sa maîtresse avec une autre, et dispute à son fils les faveurs d’Alice Ozy. Myrtille sur le kouign-aman : sa prise en flagrant délit d’adultère avec Léonie Biard en 1845 révèle au grand jour la réalité des excès que son œuvre tait. Sensualité et désenchantement alternent pourtant dans les recueils poétiques des années 1830 et 1840, tandis que le théâtre met tragiquement en scène l’infidélité et la jalousie (Angelo), jusqu’aux rapports incestueux (Lucrèce Borgia, Le Roi s’amuse). Les poèmes les plus amoureux et les dialogues les plus savoureux ne se révèleront que dans les recueils posthumes… Maison de Victor Hugo

Aimée, célébrée, convoitée, caressée, épiée, poursuivie, crainte, redoutée, la femme occupe dans la vie et dans l’œuvre de Hugo une place centrale. Elle est à la fois l’épouse et la putain, la reine et l’esclave, la pudeur et la tentation, l’esprit et la chair. Mais son destin est toujours le même, elle doit céder à la flamme qu’elle a allumé dans le corps de l’homme. Ah les femmes, toutes pareilles ! Toutes sortes d’amours se déclinent donc : les amours idylliques et purs (Cosette et Marius dans Les Misérables), les amours sataniques (face à face de Gwymplaine et Josiane dans L’Homme qui rit), les amours vils et dégradants mais sauvés par le sacrifice (Fantine dans Les Misérables). Ils ne donnent cependant jamais lieu à des scènes d’amour physique, même de façon allusive. À croire que le versant sexuel ne peut être dévoilé, ou n’existe pas – on observe que la plupart des héros des romans de Hugo sont vierges ou chastes. À cette période, il alterne des périodes frénétiques où son appétit charnel ne se dément pas, avec des longs moments d’abstinence. Maison de Victor Hugo

Le déroulé chronologique et le nombre impressionnant d’œuvres du 19ème siècle dévoilent un Hugo extrêmement sensuel, célébrant – parfois avec un brin de désenchantement – l’amour et la liberté d’aimer. De la poésie sensible et romantique à la galanterie, de l’érotisme parfois violent à la célébration sans détour du corps de l’aimée, de l’expression voilée du désir à son paroxysme panthéiste, Victor Hugo joue sur tous les registres ! Toutes les facettes de l’érotique Hugolienne réunies ainsi nous permettent de mieux comprendre le rôle essentiel qu’elle tient dans la constitution de son œuvre. En un mot : courez-y ! De plus, la scénographie est très belle, intelligente et fluide. Vous en ressortirez plus instruit et le rose aux joues : que vouloir de plus ?

Maison de Victor Hugo,
6 place des Vosges, 75004
Plein tarif 7€.

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4 Comments

  • Reply virginie

    Merci pour cet article, je m’y rendrais quand j’irais à Paris en janvier car l’expo ne sera pas finie et ça a l’air sublime

    10 décembre 2015 at 14 h 29 min
    • Reply Anaïs

      N’hésite pas ! Je suis ravie que l’article t’ai plu 🙂

      24 mars 2016 at 9 h 21 min
  • Reply lisa

    J’adore ce nouveau design !

    13 décembre 2015 at 19 h 22 min
    • Reply Anaïs

      Merciiiii

      24 mars 2016 at 9 h 21 min

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