Non classé

Les mouchoirs à la lavande

J’ai écrit cet article au début du mois de mars. Le temps m’a manqué pour le publier, puis est arrivé le confinement.

Il y a quelques mois de cela, j’ai récupéré des mouchoirs brodés par ma Mamie. Ma relation aux objets a toujours été très forte – je suis de celles qui n’ont pas un mais plusieurs coffres à trésors, remplis de boutons improbables, d’un vieux ticket de metro chinois, d’une barrette bariolée, d’une fleur séchée. Et parmi tout ça, une multitude de choses me reliant à ma grand-mère. Sa première carte d’anniversaire (je les ai toutes gardées, mais celle-ci fut le prélude de presque trois décennies de cartes toutes plus kitsch les unes que les autres), les papiers cartonnés sur lesquels elle m’écrivait quelques mots, des photos bien sûr.

Il y a quelques mois de cela donc, je récupérais ces mouchoirs, mais également une multitude de trucs hétéroclite. J’en connais certains par cœur, comme son petit béret léopard, un porte courrier en bois, un petit ange en terre cuite. D’autres pas du tout, à l’instar de cette collection de casseroles neuves datant des années 70 soigneusement rangée dans un placard de sa salle de bain.

En y regardant de plus près, mon frère, ma sœur, mon père et moi avons chacun choisi de garder des choses très différentes, esquisse loufoque de cette si chouette personne qu’était ma mamie.

Les casseroles ont rejoint le placard de ma cuisine suite à mon déménagement. Le reste me sert encore la gorge.

Comment leur donner une place dans mon quotidien, sans en faire un mausolée ? Comment lui rendre hommage ? Je n’ai pas la réponse pour tout ce que j’ai récupéré, mis dans un carton et que je rouvre régulièrement la gorge serrée car je sens encore son odeur. Mettre le carton a la cave n’est-il pas un affront ?

J’ai souvent et depuis longtemps imaginé ma vie sans elle (de manière très égoïste, car ma mamie comptait très fort pour de nombreuses personnes). D’une part parce que c’était terriblement prévisible, d’autre part parce que c’était une de mes pires angoisses. Dans toutes ces visualisations je ne voyais jamais l’après : je pressentais la douleur, immense, et j’avais bien raison. Mais je n’avais pas anticipé l’après, l’absence en creux, lancinante et presque coupable parce que ça fait des mois, maintenant. La douleur immédiate est autorisée mais jusqu’à quand ? Pendant combien de temps vais-je écraser une larme à la vue de son sac à tricot ? Et pendant combien de temps ce sera autorisé ?

Cela fait un an aujourd’hui. Il y a quelques semaines, j’ai été prise de l’envie irrésistible d’écouter les messages vocaux qu’elle me laissait et que j’ai gardés. Je savais que ça me mettrait dans tous mes états, mais je n’ai pas pu résister, marquée d’une sorte de la honte et du flagellement. Pourquoi s’infliger ça ? Une part de moi n’assume pas non plus d’avoir toujours autant de peine, de ressentir physiquement de la douleur 12 mois après la mort naturelle de ma grand mère. Car après tout c’est l’ordre logique des choses, cela devait arriver un jour, et elle s’en est allée depuis sa maison – son plus grand souhait – elle était si têtue. Alors quoi ?

Ce n’est pas constant, du moins ça ne l’est plus, mais ça revient régulièrement de manière frontale, déguisée ou parfois surprise. Je vois quelque chose qui lui aurait plu. Je mange un plat qu’elle adorait. Je m’apprête à l’appeler pour lui raconter une blague que j’ai entendue. J’ouvre ma boite aux lettres le matin de mon anniversaire ; pour la première fois de ma vie, elle est vide.

J’ai décidé de transformer les mouchoirs en petites pochettes en faisant appel à une couturière. A l’intérieur, j’y ai glissé la lavande cueillie dans son jardin par mon père, lorsque nous vidions sa maison. J’avance…

Previous Post Next Post

Dans le même genre :

No Comments

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.