Culture

Spécial Halloween : Le cimetière du Père Lachaise

Cimetière Père Lachaise Visite Paris

Après Halloween, le 1er novembre est une excellente raison pour se pencher de plus près sur un sujet d’actualité : les cimetières. C’est qu’il y a beaucoup de choses à dire à leur propos… Aujourd’hui, je vous emmène au plus connu d’entre eux, le cimetière du Père Lachaise !

Cimetière Père Lachaise Visite Paris

En 1765, une loi interdit les cimetières en ville, obligeant leur construction extra muros. Attention, rappelez-vous : à l’époque, on n’a pas la même conception du cimetière qu’aujourd’hui ! Cette contrainte a permis l’émergence concrète d’une nouvelle conception du cimetière : ces derniers furent témoin – à l’instar des catacombes – de l’urgent besoin hygiéniste et urbanistique de la ville de Paris. Pour comprendre tout ça, remontons au Moyen-Age : à ce moment là, c’est plutôt basique, on crée des paroisses, on regroupe les tombes autour des églises, et l’enclos paroissial sacré devient cimetérial. Zou, ça fait un genre de cimetière. Sous l’Ancien Régime, les enfouissement ne sont pas individualisés, et c’est le principe de l’égalité dans la mort qui est appliqué : tout les corps sont joyeusement entassés pêle-mêle. Eh oui, rappelez-vous du cimetière des Innocents, dont on parlait dans l’article précédent ! Si les tombes individuelles n’existent pas à proprement parler, il y a quand même quelques règles qui sont imposées de façon à ne pas avoir des fosses communes à chaque coin de rue. Deux éléments sont essentiels : le lieu – qui se traduit par la proximité d’une église – et l’orientation, c’est-à-dire le regard vers le levant. Les seigneurs, souverains, dignitaires ecclésiastiques et autres bourgeois fortunés qui ne veulent pas se mêler au commun des mortels peuvent eux être inhumés à l’intérieur, et leurs sépultures sont personnalisées de dalles gravées et autres gisants. Cimetière du Père Lachaise

Progressivement, des changements se mettent en place : à partir du XVIIe mais surtout du XVIIIe siècle, l’Etat s’emploie à éloigner les morts des églises et à retirer les cimetières des villes, sources de trop nombreux problèmes de santé publique. De nouveaux espaces sont donc consacrés à l’inhumation des morts. Le 10 mars 1776, une ordonnance royale interdit l’inhumation dans les églises (exception faite des ecclésiastiques), mais autorise l’acquisition à titre onéreux d’emplacements particuliers dans les cimetières avec la possibilité d’y élever des monuments. Le cimetière n’est alors plus un simple lieu de dépôt des corps mais devient un lieu de commémoration, et l’individualisation des tombes est primordiale. Ce concept essentiel est le support physique de l’idée de la singularisation du sujet, idéal hygiéniste des Lumières alors à la mode. C’est ainsi que naît au XVIIIe siècle la forme «moderne» du cimetière, qui procure aux défunts l’immortalité sous la forme de tombeaux. La cité des morts devient l’image durable de la cité des vivants… Cimetière du Père Lachaise

Cimetière Père Lachaise Visite Paris

Mais c’est pas fini ! Un des grands bouleversements que va produire la Révolution Française dans la tradition cémétériale est sans nul doute la sécularisation, qui consiste à faire passer des biens d’Église dans le domaine public. Peu à peu, l’image du cimetière paroissial et confessionnel disparaît tandis que la propriété et la gestion des cimetières sont retirées à l’Eglise et confiées aux communes dès le 5 novembre 1790. Le décret du 12 juin 1804 de Napoléon Bonaparte s’appuie sur l’hygiène et la salubrité, mais déclare surtout que «chaque citoyen a le droit d’être enterré quelle que soit sa race et sa religion». Dieu sait que cette déclaration est importante ! Le XIXe siècle est insufflé de grands projets napoléoniens d’embellissements de la capitale, qui comprend bien évidemment les cimetières : eh oui, Napoléon avait de la suite dans les idées… Lesquelles sont doubles : la première est éminemment politique, car pour affirmer son pouvoir sur les ecclésiastiques, l’Empereur approfondit le processus de sécularisation des tombes, qui se traduit notamment par la création de quatre nouveaux cimetières extra muros, aux quatre points cardinaux de la capitale. En fait, il retire ni plus ni moins tout le concept de la mort et de l’au-delà au clergé. La seconde idée est profondément sociologique : dorénavant, les cimetières sont ouverts au public, et l’on passe donc d’un lieu clos réservé aux morts à un espace public où l’on peut venir se recueillir et chérir ses disparus. Cimetière du Père Lachaise

L’évolution historique des cimetières témoigne donc bien d’une mutation sociologique et idéologique : pour l’illustrer, le cimetière du Père Lachaise paraît être le meilleur exemple possible de tout Paris.

En effet, le cimetière de l’Est fait partie du lot de cimetières créés pour pallier à l’insalubrité croissante de la capitale. Communément appelé Cimetière du Père Lachaise en référence à l’ecclésiastique éponyme qui avait l’habitude de chiller dans cet ancien parc jésuite, sa conception fut confiée à l’architecte néo-classique Alexandre Théodore Brongiart en 1803. Résolument romantique, le jardin du lieu est «à l’anglaise», ce qui consiste en un faux semblant de végétation luxuriante livrée à elle même. Il fut officiellement ouvert le 21 mai 1804 par la première inhumation d’une enfant, mais n’eut pas le «succès» escompté : personne ne veut y reposer ! En fait, c’est notamment dû aux moeurs des parisiens qui ne se faisaient pas à l’idée de se faire enterrer à l’extérieur de la capitale, qui plus est dans un quartier malfamé. La honte… Cimetière du Père Lachaise

En désespoir de cause, l’Etat tente un coup de communication assez osé, et inhume les dépouilles de quelques personnalités au Père Lachaise : les restes supposés de Molière, La Fontaine et Beaumarchais viennent promouvoir le cimetière. L’opération fut un succès, et en quelques dizaines d’années le nombre de tombes augmenta en flèche, ce qui obligea même le cimetière à plusieurs agrandissements. Ben ouais, dès qu’il s’agit de reposer éternellement aux côtés d’un génie de la farce, il y a du monde ! Mais attention aux entourloupes : du IVe siècle au XVIIIe siècle en France et principalement à Paris, une charmante coutume catholique excommunie systématiquement les acteurs de théâtre, en vertu d’une stricte application des textes canoniques. Alors que toute l’Europe accepte les comédiens et leur mode de vie, l’archevêque de Paris les considère comme des êtres dépravés et indignes des sept sacrements, comme les prostituées. De fait, ils n’ont pas le droit à une sépulture ecclésiastique : le corps de Molière aurait dû normalement dû être jeté à la fosse commune, ce qui rend difficile son exhumation plusieurs dizaines d’années plus tard vers une tombe perso… Cependant, des rumeurs courent : le comique se serait fait gracier par le roi lui-même, et aurait exceptionnellement bénéficié d’une sépulture à la seule condition qu’il n’y ait aucune cérémonie et que sa dépouille soit transportée le soir, en catimini. Le mystère est donc total sur l’identité du cadavre qui repose dans la tombe du Père-Lachaise : Molière himself ou un illustre inconnu récupéré au hasard ?

Cimetière du Père Lachaise Visite Paris

De la même façon que les Catacombes, le cimetière commence à se muséifier : si les premières tombes ne portent aucune traces artistiques ou architecturales, le cours du XIXe siècle voit fleurir les mausolées, les sarcophages d’inspiration romaine, les bustes des défunts, stèles, colonnes, cryptes et autres chapelles. Des architectes et sculpteurs comme David d’Angers et Visconti contribuent à faire de ce cimetière un lieu éminemment esthétique, et parallèlement au jardin à l’anglaise se construit un panthéon à la française qui séduit l’élite. Cimetière du Père Lachaise

Cimetière du Père Lachaise Visite Paris

L’aménagement Père Lachaise est la preuve que les cimetières sont perçus dès le XIXe siècle comme une trace physique où s’expriment les mentalités et les valeurs – notamment esthétiques – d’une époque. Aujourd’hui, le cimetière du Père Lachaise est le plus grand cimetière de Paris intra muros, l’un des plus célèbres au monde et fait partie des monuments historiques depuis le 24 juin 1993, rien que ça ! Ainsi, les origines des cimetières parisiens comme des Catacombes sont intimement mêlées : ils apparaissent pour les mêmes raisons, si ce n’est dans le même temps, et de solution pratique ont évolué en à une source de curiosité et d’attrait. À eux-seuls, ils représentent un héritage religieux, historique, artistique mais aussi et surtout social de la conception de la mort en France. Au-delà d’une trace lugubre des moeurs d’antan, ce sont les témoins d’un patrimoine culturel et identitaire, notamment dans notre rapport au passé : les anonymes charniers donnent naissance à une individualisation de la tombe et à un certain respect pour le défunt. Plutôt intéressant, non ? Cimetière du Père Lachaise

Cimetière du Père-Lachaise
16 Rue du Repos, 75020 Paris
01 55 25 82 10

Previous Post Next Post

Dans le même genre :

2 Comments

  • Reply Madeleine à bicyclette

    Merci pour cet article, c’est très intéressant d’en apprendre plus sur l’histoire ce lieu culte. C’est très agréable de venir « visiter » Paris ici avec toi.

    4 novembre 2015 at 16 h 27 min
    • Reply Anaïs

      Oh, c’est si gentil ! MErci beaucoup d’avoir pris le temps de laisser un petit mot. Cela me fait toujours plaisir et je suis ravie que mes visites parisiennes te plaisent 🙂

      5 novembre 2015 at 11 h 40 min

    Laisser un commentaire

    Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.